C’est joli, les maisons anciennes. On aime les admirer lors de nos promenades du dimanche. Mais derrière ces images de carte postale se cachent parfois des batailles épiques que doivent livrer leurs propriétaires pour être assurés. Discussions avec quelques-uns d’entre eux.

Construites à différentes époques, les cinq maisons concernées sont situées à Boucherville, Carignan, Beauharnois et Saint-Polycarpe.

Maison Jean-Baptiste-Gauthier-Dit-Saint-Germain

Animatrice radio et autrice bien connue du grand public, Valérie Roberts et son conjoint, le cuisinier Martin Juneau, sont tombés en amour avec la maison Jean-Baptiste-Gauthier-Dit-Saint-Germain à Boucherville, une bicentenaire de 1828, une beauté au bord du fleuve dans un site patrimonial cité par la municipalité et inscrite au Patrimoine culturel du Québec.

Maison Boucherville
La maison Jean-Baptiste-Gauthier-Dit-Saint-Germain à Boucherville. (Photo : La Relève – Diane Lapointe)

«Nous savions que ça impliquait des permis complexes et des contraintes strictes», indique Mme Roberts. Ainsi, les éléments architecturaux, l’escalier central, l’âtre et les planchers sont protégés. «Nous sommes prêts à les accepter pour avoir le privilège de vivre dans une part de l’histoire du Québec. Le privilège de préserver l’histoire», ajoute l’animatrice. 

Mme Roberts tient cependant à souligner la grande collaboration de la Ville de Boucherville et du gouvernement québécois pour l’obtention des permis pour des travaux au sous-sol de la résidence.

«Le grand problème demeure les assurances, estime Mme Roberts. Deux courtiers ont fait des pieds et des mains pour nous trouver un assureur. Le premier nous demandait 22 000 $; une aberration! Nous en avons trouvé un autre qui nous demande une somme raisonnable. C’est plus cher que pour une maison ordinaire, mais bon…» 

Valérie Roberts

Selon Valérie Roberts, beaucoup de maisons anciennes vont se retrouver à l’abandon si leurs propriétaires sont incapables de les assurer. (Photo : Agence RBL)

Elle précise que ses démarches auprès du Bureau d’assurance du Canada n’ont rien donné. «Trois demandes à des courtiers qu’on nous avait recommandés se sont soldées par trois refus.»

«Le gouvernement et les municipalités sont très fiers de classer ces maisons et d’apposer leur sceau patrimonial ou une petite plaque. Mais une fois que c’est fait, les propriétaires se retrouvent seuls devant la paperasse, les délais, les coûts imposés par les normes et, maintenant, l’accès presque impossible à une assurance», indique Mme Roberts.

Selon elle, l’assurance des bâtiments patrimoniaux est un angle mort du système : les risques sont jugés trop élevés, les exigences de conservation trop coûteuses, et les assureurs se retirent. «Si rien n’est fait, ces maisons finiront abandonnées parce que les citoyens trouveront ça trop compliqué, trop risqué et trop coûteux», estime-t-elle.

Mme Roberts a interpellé le ministère de la Culture et des Communications du Québec pour dénoncer ce problème.

«Parce que si un jour, on se demande pourquoi le patrimoine n’a pas survécu, il faudra accepter de regarder du côté des structures qui n’ont pas su soutenir ceux qui tentaient de le préserver», prévient Valérie Roberts.

Maison Saint-Hubert et Maison Louis-Degneau

Olivier LeClerc possède deux maisons anciennes à Carignan : la maison Louis-Degneau (1790) et la maison Saint-Hubert (1785), qu’il habite. Étrangement, cette dernière est classée par le ministère de la Culture et des communications du Québec même s’il s’agit d’une maison déplacée et qui n’est donc plus sur son emplacement d’origine.

Maison Saint-Hubert
La maison Saint-Hubert a été placée sur son site actuel au début des années 1960. Elle est pourtant classée patrimoniale par Québec. (Photo: Le Courrier du Sud – Sylvain Daignault)

Selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, la maison Saint-Hubert est une maison de ferme érigée vers 1785 et reconstruite sur son emplacement actuel en 1961 et 1962. Le bâtiment en pierre est composé d’un corps de logis et d’une annexe. Chaque partie est coiffée d’un toit à deux versants retroussés. Elle est classée immeuble patrimonial. La protection s’applique à l’extérieur et à l’intérieur de l’immeuble, et pas au terrain.

«Mes parents habitaient cette maison depuis 1971, raconte M. LeClerc qui en a hérité après le décès de sa mère, Monique J. LeClerc, survenu en septembre dernier. Elle travaillait encore à l’âge de 86 ans pour payer la prime annuelle de 16 000 $ que lui demande la compagnie d’assurance.» Quatre assureurs se partagent le risque.

Olivier LeClerc

Olivier LeClerc devant la maison Saint-Hubert qui lui coûte annuellement 16 000 $ en assurance. (Photo: Le Courrier du Sud – Sylvain Daignault)

En 2021, M. LeClerc a demandé à Québec de déclasser la maison et de rembourser à sa mère «les montants d’assurance payés en trop». Il est toujours dans l’attente.

Construite vers 1790, la maison Louis-Degneau est quant à elle une maison d’inspiration française. La demeure en pierre est coiffée d’un toit à deux versants aux larmiers retroussés flanqué de larges souches de cheminée. En façade, le prolongement du larmier protège – ou protégeait plutôt – une galerie de pleine longueur, aujourd’hui pratiquement disparue.

Maison Degneau
La maison Louis-Degneau a besoin de travaux d’urgence. (Photo: Le Courrier du Sud – Sylvain Daignault)

Située pratiquement en face de la maison Saint-Hubert, la protection de cette maison, classée immeuble patrimonial, bénéficie d’une protection qui s’applique à l’extérieur et à l’intérieur de l’immeuble, mais pas au terrain.

Dans son état actuel, la maison nécessite des travaux de maçonnerie dont le coût dépasse facilement le 500 000 $. Des subventions couvrant jusqu’à 40 % des frais pour des travaux de réfection sont disponibles, mais il n’y a rien pour aider les propriétaires de ces belles d’autrefois à couvrir en partie les frais d’assurance. «Sans compter la difficulté de trouver des entrepreneurs qualifiés pour ce genre de travaux qui demandent des connaissances bien particulières», ajoute M. LeClerc.

Maison du Percepteur

Il y a deux ans, Carol-Ann Lamoureux a eu le coup de foudre pour une maison en pierre de 1842-1843, connue sous le nom maison du Percepteur à Beauharnois (arr. de Melocheville), à proximité de l’Hostellerie du Suroît.

Maison percepteur
La maison du Percepteur à Beauharnois. (Photo : Journal Saint-François – Mario Pitre)

Répertoriée mais non classée par Québec, elle est libre de faire ce qu’elle en veut. Il a fallu quelques démarches à Mme Lamoureux pour trouver un assureur abordable. «On y habite depuis deux ans. Je ne savais pas alors dans quoi je m’embarquais, mais je ne regrette rien.»

Saint-Polycarpe

Hélène Jasmin et Michel Bélisle, de Saint-Polycarpe, habitent depuis longtemps une maison patrimoniale non classée et espèrent bien qu’elle ne le sera jamais. Construite vers 1834-1835, leur maison a la même architecture que l’hôtel de ville.

M. Bélisle a lui aussi rencontré quelques difficultés à trouver un assureur et demeure discret sur ses paiements. «Imaginez si ma maison était classée ! Ce serait impossible.»

Pour l’ethnologue de profession, le patrimoine est loin d’être une priorité au Québec. Il en veut pour exemple la récente saga de l’église du village, récemment achetée par la Ville de Saint-Polycarpe. Construite entre 1834 et 1839, elle nécessite aujourd’hui des investissements estimés à 3 M$. 

La maison de Michel Bélisle et Hélène Jasmin à Saint-Polycarpe. (Photo : gracieuseté)

Il s’inquiète du nouvel inventaire des immeubles présentant une valeur patrimoniale demandé par Québec aux MRC. Les MRC sont tenues d’ici le 1er avril de dresser, d’adopter et de mettre à jour périodiquement un inventaire des immeubles construits avant 1940, qui sont situés sur leur territoire et qui présentent une valeur patrimoniale, avec la possibilité d’y intégrer des immeubles plus récents si elles le souhaitent. «Mais avec la démission de François Legault, je présume que tout est sur la glace», indique-t-il.

Bâtiments et sites classés au Québec

Près de 1600 biens patrimoniaux au total bénéficient d’un statut de classement officiel (tous types confondus : immeubles, structures, ponts, etc.) au Québec. Une analyse récente précise que, parmi ces biens patrimoniaux, il y a actuellement environ 595 immeubles classés et 69 sites patrimoniaux classés reconnus comme tels selon les statuts actuels.

Inventaire des immeubles patrimoniaux

À l’approche du 1er avril 2026, toutes les MRC du Québec devront avoir adopté un inventaire des immeubles patrimoniaux, une obligation inscrite à la Loi sur le patrimoine culturel à la suite d’un rapport accablant de la Vérificatrice générale en 2020. Ces inventaires visent à mieux documenter les bâtiments construits avant 1940 — et ceux présentant une valeur patrimoniale — afin d’éclairer les décisions municipales, notamment en matière de démolition et d’entretien.

Saluée pour son potentiel, la mesure soulève toutefois des enjeux : manque de ressources, recours à des firmes externes au détriment de l’expertise locale, inventaires non publics et échéancier serré, dénonce Fédération Histoire Québec.

Une fois adoptés, ces inventaires renforceront les règles encadrant l’entretien des bâtiments et les demandes de démolition, marquant un tournant dans la protection du patrimoine bâti québécois.