Première fin de semaine à l’allure estivale, dimanche 3 mai, c’est jour de corvée. Aujourd’hui, on enlève la toile d’hiver de la piscine. J’ai mobilisé les troupes car je ne peux opérer seule et mon fils, du haut de ses 22 ans, affiche son sourire peu engageant des jours de travaux.
Treize heures, la piscine est délivrée de son grand manteau noir que je me propose d’étaler dans l’entrée pour vadrouiller, savonner, rincer et sécher avant de l’emballer, le ranger et l’oublier jusqu’à l’automne prochain.
Or voilà, que mon fils et moi travaillons à déployer la toile dans l’entrée quand, à la lisière de celle-ci, j’aperçois une toute petite créature qui s’agite dans l’herbe. Un petit mammifère, ça c’est sûr…un bébé… un nouveau-né peut-être. Une toute petite bête noirâtre, maigrichonne aux yeux clos, ridée et sans poil.
Pas un son…juste la vie qui se débat. La vulnérabilité toute crue qui se présente là et l’espoir que la chance sera là, elle aussi.
J’appelle mon fils et je ramasse la chose. Impossible de distinguer ce dont il s’agit. J’installe ce minuscule étranger dans une petite serviette que je cale dans un bol de plastique qui était destiné au recyclage. Direction vétérinaire pour en savoir plus et voir ce qu’on pourra bien y faire.
Tout de suite, on m’informe qu’il s’agit d’un petit écureuil, que c’est un mâle, que ça vaut d’essayer de le sauver même s’il semble très jeune et que c’est possible de le remettre ensuite dans la nature avec succès. Je repars, équipée d’un document de douze pages sur le sauvetage des écureuils, de biberon, tétine, pipettes et d’une préparation de lait pour chaton.
Me voilà devenue maman écureuil, mes enfants sont en émoi et contents de cette adoption fortuite, eux qui l’ont été un jour dans leur vie. Ils savent, au fond d’eux, ce que c’est que de perdre une maman, d’être seul et petit et de trouver quelque part une main et un cœur capable d’accueillir, de prendre soin et d’aimer.
J’apprendrai quelques jours plus tard, qu’ils lui ont donné un nom, notre protégé s’appelle Timmy. Pas Noisette ou Chipmonk…comme pourrait inspirer un petit écureuil anonyme. Non, Ti-me, petit-moi, si j’en traduis librement la phonétique dans notre culture bilingue.
Un peu de lecture me permet d’apprendre qu’il faut procurer à un bébé si petit, un genre de couveuse pour l’aider à maintenir sa température corporelle. Après quelques séjours à l’essai dans différents contenants et couvertures, Timmy a maintenant une petite maison en carton avec pour fond un coussin chauffant, enrobé de plusieurs épaisseurs de tissus duveteux et d’une belle couverture en poils doux que j’ai dénichée au magasin… une couverture presqu’en fourrure de maman écureuil pour s’y lover confortablement et pour qu’il n’oublie pas tout à fait…là d’où il vient.
De retour dans une routine d’allaitement, 10 boires par jour, un biberon aux 2½ heures, nuit et jour évidemment. Adieu, mon atelier d’écriture car personne ce matin-là ne peut prendre la relève.
Après quelques jours, mon bébé écureuil boit de mieux en mieux avec des tétines dont j’ai pu finalement réussir à établir le bon débit. Timmy a maintenant des moustaches, un petit duvet noir sur le corps et ses yeux toujours clos, sont cerclés d’une fine ligne de poils fauve. J’attends qu’il les ouvre pour le saluer vraiment et lui dire qu’une maman… eh bien, ça peut aussi ressembler à ça.
Je saurai alors qu’il sera âgé d’environ quatre semaines et je pourrai m’ajuster d’une façon plus éclairée à son développement.
Pour l’instant, je nourris et j’attends, je soutiens la vie en espérant qu’elle sera tenace et traversera la tempête. Et le soir, quand ma journée est faite, je le sors de son antre de chiffons et le tiens contre moi dans ma main. Pour qu’il apprenne que les corps ont une odeur et une texture, qu’ils frissonnent et palpitent et réchauffent et caressent et dérangent et heurtent, pour qu’il se sache vivant parmi les vivants.
Et je sais que bientôt, très bientôt, la nature réclamera son dû et je devrai, confiante, lui ouvrir grande ma porte pour qu’il court intrépide vers sa vie d’écureuil.
Voilà pourquoi peut-être, aujourd’hui, Timmy est venu jusqu’à moi qui bientôt, très bientôt, devrai ouvrir grande ma porte à mes deux chers enfants maintenant devenus grands.
Texte de Lise Beauregard, Châteauguay
